Les Super Bowl coûtent cher au Québec

(Tiré de mon livre L’argent des autres, qui vient de paraître)

 

Je franchis la porte de l’appartement, 18 h 20. Dernier arrivé. Mes trois amis tiennent déjà une bière dans la main. Les fesses calées dans le sofa rouge, ils observent les monstres se cogner la tête et rugir à la télé.

Mon estomac crie hors-jeu. « Pat! Commande la bouffe ». Vingt minutes plus tard, les deux pizzas arrivent. Quand je pose mes yeux sur la facture, l’idée de cette chronique surgit.

« 32 $ ». Quoi? Pour deux pizzas? Je demande la reprise vidéo.

Les Super Bowl coûtent cher au Québec. En partie parce que les buveurs de lait se font arnaquer. Tout comme les pizzérias, qui utilisent des produits à base de lait comme le fromage. Pour survivre, elles doivent refiler la facture à leurs clients.

Les producteurs laitiers – avec nos politiciens complices – fixent le prix du lait à un niveau anormalement élevé, en limitant la production. Un producteur étranger veut vous vendre du lait moins cher? Bonne chance. Le gouvernement frappe les produits laitiers qui entre au pays de taxes qui vont jusqu’à 300 %. C’est l’Union soviétique à l’époque de Rocky IV.

Résultat : le prix du lait grimpe à un rythme près du double de l’inflation. Nous payons le litre de lait 60 à 65 cents (ou 40 %) plus cher qu’aux États-Unis ou qu’en Australie, selon une étude du Conference Board.

Le jour du Super Bowl, ça paraît. « Il y a cinq ans, je payais un même bloc de mozzarella 18 $ », me disait Claude Trudel, propriétaire de Gerry Pizza, à Québec, lors d’une entrevue téléphonique en 2011. « Aujourd’hui, ça me coûte 24 $. »

« Le fromage, c’est-ce qui coûte le plus cher dans une pizza », racontait à un collègue Mesut Akkaya, qui gère la Mémo pizzéria, tout près de l’UQAM. Lui aussi n’a pas le choix. Il doit hausser ses prix.

La Commission canadienne du lait a annoncé que le 1er septembre 2016, les prix de soutien du beurre et de la poudre de lait écrémé – qui vont faire grimper le prix de produits comme le yogourt et le fromage – allait augmenter de 2,76 %, après une hausse de 2,2 % en février. Ceci met évidemment en rogne les restaurateurs… et les amateurs de pizza!

Une telle hausse alors que le marché du lait, partout à travers le monde, est en chute libre, écrivait récemment le professeur Sylvain Charlebois, expert des questions agroalimentaires, dans La Presse+. Le prix du lait à la ferme est en moyenne près de trois fois plus élevé au Canada qu’ailleurs dans le monde, précisait-il.

Si vous êtes amateur de produits laitiers, irez-vous manifester dans la rue? Non. Mais le lobby des producteurs laitiers, lui, a de bonnes raisons de le faire. Les fermes laitières – dont certaines appartiennent aux agriculteurs les plus riches au pays – reçoivent près de la moitié de leurs revenus grâce à ce système. Et de façon plus générale en agriculture, le système profite au puissant syndicat de l’Union des producteurs agricoles, un monopole qui reçoit des cotisations obligatoires de chaque agriculteur sur une foule d’aliments. Chaque denrée qui transite dans ce système engraisse les coffres des différentes fédérations de ce lobby.

Pourtant, si la gestion de l’offre semble à première vue protéger les fermes d’ici, elle leur nuit à long terme en les empêchant de devenir concurrentielles et de développer leur propre marché dans une économie de plus en plus mondialisée, où elles devront un jour ou l’autre se frotter à des concurrents étrangers.

Si ça continue, on va manger des crudités au Super Bowl. Et boire de la bière, beaucoup de bière. Car à ce rythme, elle sera bientôt moins chère que le lait.

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