Le Grand Prix et la multiplication des pains

(Extrait de mon livre L’argent des autres, disponible en librairie et sur Amazon.ca.)

L’été arrive enfin. Le soleil brille, la bière coule. Malheureusement, un déplaisant visiteur s’invite une fois de plus aux célébrations : l’indécrottable étude de « retombées économiques ».

Que ce soit le Grand Prix de Montréal, un festival de musique ou d’humour, c’est la même rengaine. Dans le but de quémander une subvention, un groupe organisé se paye une étude pour expliquer que chaque dollar dépensé dans son projet va en faire apparaître trois dans l’économie. (Ils font souvent affaire avec le cabinet-conseil réputé Faitedir-Ôchif-Skilveul.) Le raisonnement est le suivant : vous mangez un repas au restaurant, que vous payez au propriétaire de l’établissement 60 $. Il dépense cette somme le lendemain chez le coiffeur et le boulanger. Avec cet argent, le coiffeur achète un steak chez le boucher, et ainsi de suite. On additionne tous ces montants et… Abracadabra! Votre 60 $ initial génèrerait 180 $ de retombées économiques.

Ce faisant, on compte en double ou en triple ce qui n’est, en réalité, qu’un déplacement d’argent. Peu importe sa nature, votre dépense initiale génère toujours des retombées, festival ou non, 365 jours par an. À ce compte, même les fraudeurs et les criminels génèrent des « retombées économiques »!

Vroum vroum 

Prenons l’exemple du Grand Prix de Montréal. Il en coûte aux contribuables de Montréal, du Québec et du Canada une vingtaine de millions de dollars chaque année. Peu importe, nous dit-on, car l’événement générerait 89 M$ de retombées par année. Or une nouvelle étude de juin dernier, à la méthodologie plus rigoureuse que celle utilisée par les gouvernements passés, arrive plutôt au chiffre de 42,4 millions $, soit moitié moins. Oups.

Quel que soit le chiffre avancé, demeurons vigilants. D’abord, bon an mal an, plus des deux-tiers des spectateurs proviennent du Québec (48 %) ou du Canada (20 %). Sans Grand Prix, ces gens ne jetteraient pas leur argent par la fenêtre. Ils le dépenseraient ailleurs – cinéma, restaurants, concerts, voyages en région, etc. – et créeraient autant de retombées économiques et d’emplois. C’est exactement ce qui s’est passé en 2009, quand que le Grand Prix n’a pas eu lieu.

Quant aux touristes, nous offrent-ils leurs dollars ou leurs euros gratuitement? Non. Ils les échangent contre nourriture, services hôteliers, transport, etc. Des biens et services que nos entreprises doivent produire exploitant des ressources (main d’œuvre, matières premières). L’industrie touristique doit être vue comme une entreprise exportatrice – comme Bombardier ou Magna International – ni plus ni moins, dans le sens où elle aussi vend un produit à un client, possiblement étranger. En ce sens, elle ne devrait pas bénéficier d’un traitement spécial.

Certes, la visibilité internationale du Grand Prix peut attirer les investisseurs et nous procurer une certaine fierté, mais à quel prix? Nous pourrions aussi choisir d’affecter nos ressources, notre talent local et… nos subventions à autre chose. Éducation? Santé? Transport en commun? Faites votre choix. 

Adepte moi-même du Festival de jazz de Montréal, je reconnais que les événements de ce type donnent sa saveur à l’été, tout en ayant une immense valeur pour les communautés impliquées. Mais justement, la rentabilité d’une dépense publique doit se mesurer à la valeur, aux yeux des membres de la société, du bien ou service qu’elle produit.

Alors, vantez-nous les mérites de chaque projet ou festival pour sa valeur intrinsèque. Mais de grâce, épargnez-nous les études de retombées économiques.

MON LIVRE « L’ARGENT DES AUTRES » EST DISPONIBLE EN LIBRAIRIE DEPUIS LE 26 JANVIER, OU ICI: (VERSION PAPIER ET ÉLECTRONIQUE)

L'argent des autres

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