La charité, ça paye

Ce matin, l’animateur Jeff Fillion se questionnait, à son émission, sur les salaires que se versent les dirigeants de fondations. Ça m’a fait penser à un texte que j’avais écrit sur la question il y a quelques années, et dont les chiffres sont, disons, surprenants… 

(Écrit le 13 décembre 2012)

Vous êtes-vous déjà demandé combien gagnaient ceux qui travaillent pour des organismes de charité? J’espère que non. Car la réponse pourrait vous jeter à terre.

— Chez Vision Mondiale, qui nous invite à parrainer des enfants du tiers monde, un employé gagne jusqu’à 250 000 $. Cinq gagnent entre 160 000 et 200 000 $, et quatre sont payés entre 120 000 et 160 000 $, selon une recherche effectuée par Argent.

— Chez Centraide du Grand Montréal, près d’une dizaine de salariés gagnent dans les six chiffres ou presque, dont un qui gagne entre 200 000 et 250 000 $.

— Les écolos ne sont pas en reste. À la fondation David Suzuki, on trouve un employé qui gagne entre 200 000 et 250 000 $. Alors que neuf autres collectent entre 80 000 et 120 000 $ par année. Près de quatre millions et demi de dollars servent à payer des salaires. C’est 40,3 % de tous les revenus de la fondation…

Il y a quelque chose d’étonnant — pour rester poli — dans ces chiffres. Vous donnez 20 $ à la cause X, et sur ce don, 8,50 $ serviraient à faire vivre une « bureaucratie de la charité »? Ou à payer un cadre qui gagne 150 000 $, qui va peut-être passer son Noël dans le sud, pendant que vous gratterez vos fenêtres d’auto à -20 degrés…

Justifié? Pourquoi pas…

Si ces faits méritent d’être portés à notre attention, ça ne veut pas dire qu’il faut cesser de donner. Au contraire. Les donateurs québécois se font déjà relativement rares. Le Québec est la province la moins « généreuse » au pays en proportion de la taille de sa population, selon Statistique Canada. Et ne mettons pas tous les organismes de charité dans le même bateau — la plupart grattent les fonds de tiroirs pour arriver.

Mais au-delà de l’étonnement initial, se pourrait-il que ces chiffres soient en partie justifiés?

Mon collègue Jean-François Cloutier citait dans son texte Christian Bolduc, PDG d’une firme qui conseille les organismes de charité. Celui-ci croit que le déclin des pratiques religieuses au Québec a entraîné une baisse du bénévolat. Et les gens qui souhaitent consacrer leur vie à l’éradication de la misère — en échange d’une paye modeste — se font de plus en plus rares. « Les gens ne veulent plus travailler pour rien », dit-il. De là le besoin d’offrir une rémunération concurrentielle pour attirer des gens de talent.

Mais il y a plus. Nos bénévoles vieillissent. Je le notais dans une chronique l’an dernier. Selon un recensement, les centres d’action bénévole du Québec ont perdu 20 % de leurs bénévoles depuis 2001. Dans des organismes comme la société St-Vincent de Paul, l’âge moyen des bénévoles dépasse parfois 70 ans. Inquiétant, quand on sait que l’État, fortement endetté, a la fâcheuse habitude de couper là où se trouvent de réels besoins (tout en continuant de gaspiller partout ailleurs…)

Le talent, ça se paye

Vous m’excuserez cette observation prosaïque pour le temps des fêtes, mais la loi de l’offre et de la demande sévit même là où on ne l’attend pas. Et un gestionnaire de qualité — qui peut permettre à l’organisme de charité de dépasser ses objectifs —, ça se paye.

Mais quand même. Lorsqu’on réalise que la masse salariale de Vision Mondiale (d’environ 41 millions de dollars) dépasse celle du club de Baseball des Padres de San Diego, comme l’illustrait l’animateur Dominic Maurais dans ces pages, on se dit que certains devraient peut-être se garder une petite gêne.

Oui, charité bien ordonnée commence par soi-même. Mais il y a toujours bien une limite…

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L'argent des autres

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